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Vacance(s)

Le mot « vacances » vient du latin vacare, qui signifie « être vide », « inoccupé ». L’italien la vacanza a gardé la force première de ces racines dont le singulier restitue bien la vacuité, quelque peu masquée par le pluriel et l’usage français. Ainsi, à l’origine, les vacances ne promettaient ni voyage ni consommation d’activités, ni divertissement, mais seulement une absence : l’absence de travail, l’absence de contraintes, l’absence d’obligations.

Les vacances, la vacance, c’est donc le vide. Celui des agendas fermés dans lesquels on a cessé de griser les cases d’un temps compartimenté, le vide des horaires qui ne dictent plus leur loi, le vide des devoirs enfin abolis et des rêves permis. En outre, ce vide ne signifie pas nécessairement néant. Il offre un espace, une disponibilité, une respiration, une promesse de douceur et des perpectives de liberté qui procurent du bien-être à leur seule évocation. Dans cette clairière du temps, quelque chose peut éclore, selon les représentations idéales du bonheur de chacun ; que ce soit le repos, la contemplation, le jeu ou cette grâce fragile de passer le temps, de le prendre, sans ne rien faire du tout – même si, en réalité, l’otium ne consiste pas à ne rien faire du tout.

L’essence de la vacance résiderait donc dans le rapport au Temps. Celui ordinaire des jours ouvrés se découpe en fragments, morcelé, il est parfois oppressant, corseté par l’horloge des obligations. À contrario, le temps des vacances se déploie langoureusement, il se dilate, se respire et se poursuit dans un soupir de détente absolue. Il ne s’égrène plus mais s’écoule comme l’eau d’une rivière que l’on contemple filer au lieu de le compter parce qu’on nous a dit un jour que le temps c’était de l’argent. Alors, on cesse de le « perdre » pour mieux le retrouver, pour l’habiter et parfois même le suspendre selon son bon plaisir. Du moins, est-ce de cette manière qu’on a coutume de le représenter.

Ainsi, cet intervalle dans le fil des jours que constituent les vacances rappelle qu’il existe une autre manière de vivre le temps, plus lente, plus humaine, plus proche de soi. Peut-être est-ce là, au fond, le véritable sens de la vacanza : retrouver dans le vide une certaine plénitude où se retrouver soi-même.

Cependant, disons-le, ce tableau n’est qu’un versant, celui où tout s’accorde harmonieusement dans le meilleur des mondes possibles. En effet, il ne s’agirait là que d’une vision parcellaire si l’on omettait de mentionner que les vacances – pour ceux qui ont la chance d’en avoir et le luxe de s’en plaindre – c’est aussi le collectif, le temps partagé, les journées vécues au rythme des autres, de la famille, des amis, des conjoints, des enfants, d’autres contraintes que celles du travail. Dans cet espace commun, le vide se peuple de joyeux rires d’enfants, de couchers de soleils, de discussions animées, d’habitudes des uns, de désirs contradictoires des autres. Chacun apporte dans ses bagages sa vision des vacances idéales : dormir, voyager, visiter, bouger, lire, dormir, nager, s’étendre, écouter de la musique, ne plus s’entendre, être seul. C’est alors que la bienséance nous enjoint de composer, de négocier, de discuter, de renoncer, d’accepter que ce temps que l’on souhaitait pour soi infini se resserre soudain, réduit à une chaîne de repas, d’activités, de concessions, d’attentions et parfois aussi, de tensions.

Ce partage dont la version positive et communément admise constitue une véritable richesse, peut se muer en fatigue de l’Autre. Les vacances destinées à éprouver le repos finissent parfois par éprouver notre capacité à partager notre temps et par le vider des potentialités envisagées car, vivre au rythme des autres, se plier à leurs horaires et à leurs desiderata, transforme le temps libre et le graal du vide promis en trop-plein : trop de sollicitations, trop de compromis, trop de monde, trop de désirs qui se heurtent sans toujours trouver le moyen de s’accorder.

Les vacances se révèlent ainsi dans toute leur ambivalence : si elles libèrent du joug des jours de labeur et ouvrent un horizon où respirer, elles exposent également à l’épreuve de la foule, du surtourisme – surtout en août -, de la surconsommation de voyages et d’activités, de la surfréquentation des proches, voire de soi-même, à la difficulté de vivre ensemble hors des franges ordinaires plus réduites, au risque de se sentir vidé de toute énergie. Les vacances sont un miroir tendu à nos désirs intimes et dévoilent ou pervertissent la texture de nos liens familiaux, sociaux ou affectifs.

Puis, lorsque sonne finalement l’heure de la rentrée, si certains regrettent déjà le temps suspendu, d’autres s’étonnent de retrouver – avec un certain soulagement – le cadre structurant que procure parfois un travail choisi.

Aussi, les vacances, paradoxalement, peuvent parfois donner envie… de rentrer !